Régulièrement examiné, il n'avait pas caché ses signes de fatigue. Un expert forestier l'avait sondé, radiographié à la fin 2008 et avait présenté un plan de mesures, confirmées par l'analyse d'un 2e expert du service cantonal de la nature et du paysage. Agressé par des champignons au niveau de ses racines, souffrant du peu de substances nutritives de son environnement, il était prévu de le tailler, de le câbler et de recréer un sol dynamique pour qu'il puisse stocker l'énergie sous forme de sucres. Le chêne en a souhaité autrement, en quelques secondes, le poids des centaines d'années l'ont fait basculer.
Après l'intervention des pompiers de Chêne-Bougeries, le tronc a été sectionné au collet et à sa moitié. Il restera en place et deviendra un lieu didactique. Une échelle historique, établie sur le nombre de ses cernes et même un mini terrain aventure sont prévus pour conserver la trace de ce grand arbre.
Un mois plus tôt, M. Naggar, Conseiller municipal, osait transmettre un message de l'arbre au Conseil municipal.
Message du chêne du Parc Stagni
Je me promenais un soir au parc Stagni
Lorsque j'entendis une voix, un murmure, un petit bruit
Qui me fit lever la tête et je vis, tout surpris
Mon ami le chêne qui cligna des feuilles, et soudain, me sourit.
Monsieur le Conseiller, me dit-il malicieux,
Vous êtes un impie, vous êtes un vicieux
Vous vous prétendez vert mais vous n'êtes qu'un gueux.
Savez-vous les affres auxquelles vous me vouez
Vous et vos amis qui se prétendent dévoués
A mon bien-être, à mon futur, à ma pérennité !
Vos horticulteurs que l'on dit spécialisés
Dont les ancêtres, il y a 300 ans, n'étaient même pas nés,
Prétendent aujourd'hui me mesurer, me sonder,
Me tomographier, analyser mon houppet, calibrer mon collet.
Ils veulent de mon tronc extraire les carpophones,
Scier les excroissances, enfumer les capricornes.
Ils prétendent redresser mes nobles déformations
Gratter mes champignons, m'enhaubanner de nylon.
Ils ont l'outrecuidance, la témérité, l'audace
De s'en prendre à ma couronne, d'en revoir la surface
Et, comble de malheur, une fois tout ceci fait,
Ils veulent m'entourer d'une barrière, pour, disent-ils
Me protéger.
Mais, Monsieur le Conseiller, vous n'y pensez-pas,
Vous êtes plutôt bobet au cerveau un peu plat
Car, une fois bien refaite, requinquée et toute belle
(Car, je ne vous l'ai pas dit, mais je suis demoiselle)
Une fois mon tronc siliconé, mon aubier botoxé,
Mes champignons dégrossis et mes feuilles balayées,
Je me mettrai du rouge au rythodome et des talons aiguilles
Et m'en irai danser avec mes bonnes amies.
Il y a dans Conches, plusieurs cèdres du Liban
Bien hauts, bien membrés que je vise depuis longtemps
Car les chênes, dites-vous bien, ont leurs propres fantasmes
Qui, quoique vous pensiez, feraient rougir ces dames
Mêler mes racines, mes branches et mes glands
A quelques cèdres centenaires aux fruits bien collants
N'est pas pour me déplaire, après l'abstinence de ces ans.
Monsieur le Conseiller, je voudrais encore vous dire
Qu'on est bien à Chêne-Bougeries où la vie est sourire
Mais juste un petit mot, une dernière pensée,
Ne reportez pas sur nous le rêve humain de l'immortalité
Car comme tout un chacun, nous avons notre destinée
Et après les siècles écoulés, après tant et tant d'années,
Nous pourrions, nous aussi aspirer à la paix
Et voir nos beaux enfants croître et nous remplacer
Dans vos superbes parcs qui sont si bien soignés
Monsieur le Conseiller, allez manger en paix
Et dites à vos amis de venir me trouver, en un moment béni,
Un soir de clair lune, en ce beau parc Stagni.






