En arrivant de la ville, direction Chêne-Bourg, après le temple de Chêne, la rue en pente était bordée des deux côtés par de nombreux commerces et ateliers.
En haut à droite, il y avait un café à l’enseigne "Le Navire" ainsi nommé à la suite d’un gros débordement de la Seymaz, qui avait inondé le bas du village. On avait alors fait venir des bateaux transportés sur des chars afin de pouvoir circuler dans le quartier du Vieux Chêne. Cet établissement a été repris vers 1900 par M. Hoffer, qui l’a transformé en distillerie de fruits.
Au n° 4, il y avait l’atelier de M. Tissot, plombier, remplacé plus tard par la cordonnerie Betto. Au n° 6, un magasin de journaux-papeterie tenu par Mme Kolly puis, pendant de nombreuses années, par Mme Brancher et sa sœur, pour le compte de Naville. La "Julie" coûtait alors 20 centimes (quatre sous).
Au n° 8, c’était le salon de coiffure de M. Polacek "William" qui vendait également des brosses, des savons et des parfums et qui assurait même un service à domicile. A l’époque, la coupe de cheveux coûtait 90 centimes et le rasage 40 centimes. Il y avait là également le "nouveau" bureau de poste.
Tout à côté au n° 10, se trouvait une fabrique de chapeaux et mode appartenant à Mme Gitta. Ce commerce fut repris par M. et Mme Protto et converti en Epicerie-Commerce de vins. L’arcade contiguë devint un magasin de fruits et légumes tenu par M. et Mme "Lolo" Chouet.
Un peu plus bas, on trouvait le Café des Jardins avec son jeu de boules qui donnait à l’arrière de l’immeuble sur le chemin des Mauvais Payeurs. Ce petit chemin, bien caché entre deux murs, était complice des petites gens plus ou moins fauchées en fin de mois, qui redoutaient d’être interpellées par les commerçants à qui elles devaient de l’argent.
Un peu plus bas se trouvait la boucherie tenue par les Kaeser, de père en fils pendant trois générations. Le bétail était choisi chez l’éleveur, tué aux Abattoirs de Genève, débité et paré au magasin. Le bétail était nourri naturellement et la viande avait un autre goût qu’aujourd’hui. Ah la bonne odeur du rôti dominical qui se répandait dans toute la rue !
Puis venait la célèbre blanchisserie de Mme Pin et ses deux filles. C’était un bien joli spectacle de voir ces dames chauffer leur fer sur un calorifère à charbon hexagonal et repasser avec dextérité tout ce beau linge brodé et "volanté" bien amidonné. Les demoiselles Pin étaient rondelettes et également proposées au Poids Public qui se trouvait sur le chemin De-La-Montagne, en face de la maison de la paroisse. Leur père, Jules, avait une entreprise de gypserie-peinture. Il fut de nombreuses années capitaine des pompiers et de la compagnie des Vieux-Grenadiers. Il possédait une superbe voiture de marque "La Barrée" décapotable, avec un radiateur en laiton et des accessoires rutilants, qui faisaient l’admiration des gamins du village …
Puis encore, la boucherie-charcuterie de M. O. Walter reprise plus tard par M. et Mme Jaccard. Les enfants allaient volontiers faire les commissions chez Mme Jaccard qui leur donnait une rondelle de saucisson. Ce commerce a été repris par M. et Mme Rambosson.
Au bas de la rue se trouvait l’ancienne Mairie, avec, à droite le hangar des pompiers contenant la pompe à bras, la grande échelle Magirus, deux chars de courses et tout le matériel d’incendie. A gauche, un local pour les sauveteurs auxiliaires servant également de local de garde aux pompiers qui étaient de piquet par temps de gros vent ou grosse bise, surtout en hiver, prêts à intervenir en cas de feux de cheminées.
Et enfin l’atelier Costa-Carrera, vitriers-encadreurs. Pierre Carrera faisait la tournée dans la campagne, à vélo, et rapportait dans sa hotte des casseroles, bouilloires, bouillottes, bidons à lait et autres ustensiles de ménage qu’il réparait dans son atelier situé de l’autre côté de la rue. Il vendait aussi du carbure en morceaux pour les lampes à gaz acétylène portatives. Les gamins en achetaient pour faire des pétards avec des boîtes de conserve qui servaient lors des "guerres" au bord de la Seymaz entre enfants de Chêne-Bourg et de Chêne-Bougeries.
Au n° 30, dans l’immeuble dit "Maison Bougerolle" se trouvait la laiterie Joye. Le bon lait crémeux arrivait directement des fruitières villageoises. Le déchargement des "boilles" devant le magasin faisait un tel tintamarre que chaque matin à 5 h 30, tout le quartier était réveillé. Ce commerce a été tenu par la suite par M. et Mme Thorens, puis par M. et Mme Humbert et enfin par M. et Mme Spycher et leurs deux filles. Actuellement, c’est un commerce de radios et télévisions.
Dans le même immeuble, au rez-de-chaussée, se trouvait le café tenu par Mme Dunand, ouvert tous les jours dès 6 h du matin. Pendant 35 ans, Mme Dunand n’a jamais quitté son café et lorsqu’elle a pris sa retraite en 1948, son premier souhait a été de demander à son fils de la conduire à Cornavin pour découvrir la "nouvelle" gare et le téléphérique du Salève. A cette époque, le vin était livré dans les cafés en "bossettes", sur des chars, directement du vigneron puis transvasé à la pompe à main dans les tonneaux de la cave. Le vin se servait au détail, en "picholettes" de 2, 3 décis et un demi. Imaginons combien cela faisait de descentes à la cave en une journée !
Au coin de la rue de Chêne-Bougeries et du chemin Deluc se trouvait l’entreprise G. Keller-Jung, Charronage-carrosserie, chars à ridelles-brouettes etc. Le métier comportait la fabrication complète de chars de campagne, y compris les roues en bois cerclées de fer ainsi que la transformation de voitures-automobiles en camionnettes avec pont en bois. L’entreprise transmise de père en fils à Ernest Keller puis Henri Keller existe encore aujourd’hui près du pont de la Seymaz, mais le travail s’est bien modernisé depuis cette époque.
Dans le chemin Deluc se tenait la forge de M. Alcide Cramatte, maréchal-ferrant, fonction reprise par M. Keller. Là, c’était l’antre du diable ! Le foyer, activé par un immense soufflet à bras, chauffait au rouge les fers à cheval façonnés ensuite sur l’enclume puis ajustés aux sabots des chevaux. Cela sentait la corne brûlée. Quel bruit faisait le marteau en frappant l’enclume et quel spectacle pour les enfants !
Il y avait également l’entreprise Jules Valloton qui vendait des calorifères, des fourneaux et qui effectuait le "brûlage" des cheminées. Au fond du chemin Deluc, la famille du même nom cultivait et vendait des plantes et des fleurs. La maison existe encore de nos jours, habitée par la même famille.
Toujours dans ce même chemin Deluc se trouve encore de nos jours la maison de la famille Longchamp. M. Georges Longchamp créa en 1924 une entreprise d’électricité reprise ensuite par son fils Pierre. Dans le même coin se trouve encore l’entreprise de charpente et menuiserie fondée par M. Emile Biedermann et dirigée actuellement par ses fils et petit-fils. On peut constater que les entreprises artisanales ont mieux résisté que les petits commerces, victimes de la modernisation et de centres commerciaux.
Paul Gallina, octobre 2008






